Analyse du système de transplantation d’organes en Chine : le lien entre sécurité, médecine et prédation / Partie 1 : Le développement du système de transplantation en Chine depuis 2000

Analyse du système de transplantation d’organes en Chine : le lien entre sécurité, médecine et prédation / Partie 1 :  Le développement du système de transplantation en Chine depuis 2000

Article original : https://jamestown.org/examining-chinas-organ-transplantation-system-the-nexus-of-security-medicine-and-predation-part-1-the-growth-of-chinas-transplantation-system-since-2000/

Note de la rédaction : Depuis de nombreuses années, des récits circulent concernant des cas présumés de prélèvements forcés d’organes en République populaire de Chine. Il est notamment question de prisonniers de conscience qui auraient été soumis à un examen médical puis exécutés par le prélèvement de leurs organes, de hauts responsables du Parti communiste chinois (PCC) bénéficiant, médicalement ou financièrement, de ces transplantations. Nombre de ces témoignages, mais pas tous, sont liés à des exactions présumées commises contre des membres du mouvement spirituel Falun Gong ou d’autres groupes réprimés par les autorités. En raison, sans doute, de leur caractère sordide et troublant, et de la difficulté à les vérifier face à la censure gouvernementale, la véracité de ces allégations de prélèvements d’organes demeure une question non résolue.

Matthew P. Robertson, chercheur à la Fondation commémorative des victimes du communisme (VOC) et doctorant en sciences politiques à l’Université nationale australienne, s’efforce d’apporter une rigueur analytique à ce sujet controversé, longtemps marginalisé et relégué en marge des discours diplomatiques et relatifs aux droits humains concernant la République populaire de Chine. M. Robertson est l’auteur d’un rapport détaillé sur le sujet, publié en mars 2020 par la VOC et disponible ici.

Dans cet article, premier volet d’une série en trois parties prévue dans China Brief, M. Robertson détaille le développement et l’expansion du dispositif politique et de l’infrastructure médicale chinois en matière de transplantation d’organes au cours des deux dernières décennies. Le deuxième volet, à paraître dans notre prochain numéro, examinera les éléments de preuves disponibles permettant de déterminer si des prisonniers de conscience et des minorités ethniques ciblées en République populaire de Chine ont été victimes d’exécutions extrajudiciaires dans le cadre de ce système de prélèvement et de transplantation d’organes. Le troisième et dernier volet, à paraître prochainement, analysera les stratégies employées par les autorités chinoises pour exercer une influence sur les organisations médicales internationales afin d’empêcher que cette question ne soit largement médiatisée.

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Introduction

Fin février et début mars de cette année, en pleine pandémie de COVID-19, les médias officiels chinois ont rapporté deux exploits médicaux impressionnants : l’hôpital populaire de Wuxi, près de Shanghai, et le premier hôpital affilié de l’Université de médecine du Zhejiang ont tous deux réalisé des doubles transplantations pulmonaires sur des patients atteints du coronavirus. Il s’agissait véritablement d’une « première mondiale ! », comme le titrait un article du Beijing Daily (1er mars). Outre l’importance de l’événement, les délais d’attente extrêmement courts pour les organes l’étaient tout autant : le Dr Chen Jingyu, chirurgien pulmonaire de renom à l’hôpital populaire de Wuxi, a réussi à obtenir des poumons compatibles d’un donneur sain de la province du Guizhou cinq jours seulement après le transfert du patient dans son hôpital (China News, 1er mars). De même, les chirurgiens du premier hôpital affilié de l’Université de médecine du Zhejiang ont obtenu des poumons en trois semaines pour une transplantation réalisée le 2 mars, après avoir « parcouru le pays à la recherche d’un donneur » (Beijing News, 2 mars).

Ces délais d’attente extrêmement courts pour l’obtention d’organes sont inhabituels par rapport à ceux d’autres pays, où les délais d’attente se mesurent souvent en mois, voire en années. Ils témoignent soit d’un système de mise en correspondance extrêmement efficace entre les hôpitaux et les donneurs volontaires en République populaire de Chine (RPC) — ce que les pays dotés de systèmes avancés de don d’organes sont souvent incapables de réaliser, et encore moins en pleine pandémie —, soit d’une population captive pouvant être exécutée à la demande pour fournir des organes. Sur la base des informations dont nous disposons actuellement, il est impossible de déterminer laquelle de ces deux explications est la bonne. Cependant, de nombreuses raisons permettent de considérer la rapidité de ces prélèvements d’organes comme suspecte.

Pour l’essentiel des deux dernières décennies, le système de transplantation chinois a été étroitement lié à son appareil sécuritaire : près d’un quart des hôpitaux autorisés à pratiquer des transplantations sont militaires ou paramilitaires (NHFPC, 11 février 2018). La Chine est également le seul pays à se procurer systématiquement des organes presque exclusivement auprès de prisonniers (Human Rights Watch, août 1994 , Lancet, 3 mars 2012). En 2015, la République populaire de Chine a affirmé avoir réformé son système de transplantation, et les responsables ont promis que les prisonniers ne seraient plus jamais utilisés (New York Times, 4 décembre 2014). Auparavant, il était clair que des prisonniers étaient tués à la demande : les délais d’attente pour les transplantations n’étaient que de quelques semaines, quelques jours, voire parfois quelques heures, ce qui signifie que l’exécution et la transplantation étaient étroitement coordonnées. L’identité de ces prisonniers a fait l’objet d’une vive controverse : s’agissait-il uniquement de condamnés à mort (comme l’affirme la Chine depuis 2006), ou également de prisonniers de conscience ?

Étant donné qu’une transplantation d’organe peut coûter des dizaines de milliers de dollars (TV Chosun , 16 juillet 2018), les hôpitaux et les chirurgiens spécialisés en transplantation ont un intérêt évident à réaliser ces interventions. Le recours aux prisonniers comme source d’organes n’engendre que des dépenses minimales pour les examens médicaux. Ainsi, tandis que certains prisonniers sont envoyés dans des camps de travaux forcés et des ateliers clandestins au sein des prisons, un plus petit nombre peut être directement exploité financièrement grâce au prélèvement et au commerce illégal de leurs organes. De plus, l’accès à la transplantation d’organes semble être l’un des avantages médicaux dont bénéficient les hauts responsables de la nomenklatura du Parti communiste chinois (PCC). [1]

[1] Depuis les années 1960, la Commission de la santé publique du PCC (保健委, Bao Jian Wei) a souvent été présidée ou vice-présidée par un chirurgien de renom spécialisé dans la transplantation d’organes. Plus récemment, le Dr Huang Jiefu a occupé le poste de président de cette commission (Phoenix News, 14 mars 2013). Pour une analyse plus générale, voir : Wen-Hsuan Tsai, « Medical Politics and the CCP’s Healthcare System for State Leaders », Journal of Contemporary China 27, n° 114 (2018) : 942-955.

Les questions centrales qui se posent lorsqu’on examine le système de transplantation d’organes en Chine sont les suivantes : le commerce d’organes humains se poursuit-il en Chine ? À quelle échelle ? Dans quelle mesure la RPC a-t-elle réussi à réformer ses pratiques abusives ? Existe-t-il des preuves solides que des prisonniers de conscience ont été, et continuent d’être, exploités comme sources d’organes ? Et quel est le degré d’implication du PCC lui-même dans ces activités, y compris de ses composantes armées que sont l’Armée populaire de libération (APL) et la Police armée du peuple (PAP) ?

Le développement du système de transplantation – sans développement d’une source connue d’organes

L’analyse de l’évolution du système de transplantation d’organes en Chine au cours des vingt dernières années révèle plusieurs constats importants. Premièrement, ce système a connu une expansion fulgurante à partir de l’an 2000. Ce constat ressort clairement des témoignages de chirurgiens transplanteurs chinois, ainsi que des données brutes disponibles sur les sites web des hôpitaux chinois. Un chirurgien chinois de renom, proche du pouvoir, a déclaré aux médias nationaux que l’année 2000 avait marqué un tournant pour le secteur de la transplantation en Chine : le nombre de transplantations hépatiques a décuplé entre 1999 et 2000, puis triplé en 2005 (Southern Weekend, 26 mars 2010). Un rapport récent de l’auteur, commandé par la Fondation commémorative des Victimes du Communisme, a compilé près de 800 données provenant de plus de 40 hôpitaux, confirmant ainsi cette croissance (VOC, 10 mars).

Ces données montrent que le nombre d’hôpitaux pratiquant des transplantations est passé de moins de 100 en 1999 à près de 600 en 2004, puis à un maximum de 1000 en 2007, selon les médias chinois. Des milliers de nouveaux chirurgiens spécialisés en transplantation ont également été formés, portant le nombre total de professionnels de santé recensés à près de 10 000 en 2014. Le nombre de brevets déposés pour les technologies de transplantation a connu une forte augmentation après l’an 2000, de même que le nombre d’hôpitaux ayant réalisé leurs premières transplantations de foie, de poumon et de cœur. (La progression du nombre d’hôpitaux réalisant de nouvelles transplantations rénales a été plus modeste, car les condamnés à mort étaient utilisés depuis longtemps comme donneurs de reins.) Au début des années 2000, des dizaines d’hôpitaux ont construit de nouveaux laboratoires de recherche, des services ou des bâtiments entiers dédiés à la transplantation. Le gouvernement a également commencé à subventionner son industrie nationale des immunosuppresseurs.

Images : Tableaux illustrant la croissance des infrastructures médicales liées à la transplantation et des enregistrements de brevets de transplantation en Chine, des années 1990 à 2015. Ces deux graphiques témoignent d’une expansion considérable du système de transplantation d’organes en Chine après l’an 2000. (Source : compilation de l’auteur)

Le deuxième constat, mentionné précédemment, est que les transplantations ont commencé à être réalisées à la demande. Ceci ressort des rapports annuels du registre national des transplantations hépatiques, extraits d’Internet après que des enquêteurs aient découvert l’information. Les versions 2005 et 2006 de ces rapports montrent que, respectivement, 29 % et 26,6 % de toutes les transplantations hépatiques (pour lesquelles la date de l’intervention était précisée) ont été réalisées en urgence, et non de manière programmée (2005 CLTR, 12 février 2006 ; 2006 CLTR, 31 décembre 2006). Cela signifie qu’après l’admission du patient à l’hôpital pour insuffisance hépatique, un nouveau foie – sain et de groupe sanguin compatible – était prélevé dans un délai d’un à trois jours. Le prélèvement d’un foie survient au décès du donneur. En l’absence d’un système de don volontaire, la seule explication plausible est la présélection des prisonniers condamnés à mort.

Le troisième constat est que l’explication officielle de la Chine quant à la provenance des organes ne correspond pas à ce que nous pouvons observer par une étude directe, même si nécessairement incomplète, du système de transplantation lui-même. De fait, cette explication officielle a évolué sous la pression internationale croissante. En 2001 un porte-parole de la RPC qualifiait de « calomnie odieuse » l’accusation de prélèvement d’organes sur des prisonniers (New York Times, 29 juin 2001). En 2006, ce démenti a été nuancé par une affirmation révisée selon laquelle les condamnés à mort n’étaient utilisés que « dans quelques cas » (Xinhua, 10 avril 2006). En 2012, les autorités ont prétendu que les organes provenaient presque exclusivement de condamnés à mort depuis le début (Lancet, 3 mars 2012). Depuis 2015, l’affirmation est de nouveau que les organes proviennent uniquement de donneurs volontaires.

Cependant, une comparaison entre le développement du système de transplantation d’organes et les caractéristiques du système de la peine de mort révèle un décalage important. La République populaire de Chine est très discrète sur le nombre de ses exécutions, mais les spécialistes qui étudient la question s’accordent presque unanimement à dire que le nombre d’exécutions officielles dans le système de justice pénale est en baisse constante depuis le début des années 2000, et que d’importantes réformes du processus d’autorisation des exécutions ont entraîné une diminution brutale des condamnations à partir de 2007. [2]

[2] Cette publication est passée en revue dans l’article de Matthew P. Robertson, « Organ Procurement and Extrajudicial Execution in China: A Review of the Evidence » (Fondation pour la mémoire des victimes du communisme, 10 mars 2020), p. 27-30 ; 32-34, https://www.victimsofcommunism.org/china-organ-procurement-report-2020. Parmi les sources spécifiques à consulter, citons Susan Trevaskes, « The Death Penalty in China Today: Kill Fewer, Kill Cautiously », Asian Survey 48, n° 3 (juin 2008) : 393–413 ; Hong Lu et Terance D. Miethe, China’s Death Penalty: History, Law and Contemporary Practices (Routledge, 2009) ; et Moulin Xiong, « The Death Penalty after the Restoration of Centralized Review: An Empirical Study of Capital Sentencing », dans Death Penalty in China: Policy, Practice, and Reform, éd. Bin Liang et Hong Lu (Columbia University Press, New York, NY, 2016), p. 214-246.

Croissance continue de l’architecture médicale de la transplantation

Malgré cela, le système de transplantation chinois a continué de se développer. En 2007, le plus grand centre de transplantation d’organes d’Asie, un bâtiment de 14 étages, a ouvert ses portes à l’hôpital central n° 1 de Tianjin. Initialement prévu pour 500 lits de transplantation, sa capacité a été portée à 700 avant même son ouverture. Le centre a ensuite fonctionné à pleine capacité, avant d’ajouter 300 lits supplémentaires en 2013 (Chinese Journal of Integrated Traditional and Western Medicine in Intensive and Critical Care, février 2006 ; Tianjin Daily News Online, 5 septembre 2006 ; China Construction Network, 21 octobre 2009 ; enorth.com.cn, 25 juin 2014). Le chirurgien transplanteur à l’origine de cette expansion, le Dr Shen Zhongyang, a également fondé le centre de transplantation de l’hôpital général de la police armée du peuple à Pékin (Hôpital général de la police armée, 11 septembre 2006).

Entre 2010 et 2012, l’hôpital militaire 309 de l’Armée populaire de libération (APL), qui soigne l’élite du Parti communiste chinois (PCC), a augmenté sa capacité de lits de transplantation de 25 % et ses bénéfices ont progressé de 800 % (Xinhua Military, 28 février 2012 ; Hôpital militaire 309, 17 novembre 2010). D’autres grands centres de transplantation ont également connu une expansion, comme le troisième hôpital affilié de l’Université Sun Yat-sen, dans le Guangdong, qui a presque triplé sa capacité de lits de transplantation entre 2005 et 2016 ( Health News , 4 décembre 2005 ; Troisième hôpital affilié de l’Université Sun Yat-sen , probablement mars 2016) ; tandis que l’hôpital Renji de Shanghai a doublé sa capacité de lits de transplantation entre 2004 et 2006, puis l’a triplée à nouveau en 2016 ( People’s Daily Online , 23 juin 2006 ; Hôpital Renji , probablement 2016). Ce ne sont là que quelques exemples, qui illustrent une tendance beaucoup plus large.

Il est difficile d’estimer avec précision le volume de transplantations d’organes que toute cette activité implique. Les enquêteurs ont adopté diverses approches, principalement en extrapolant à partir de données disponibles limitées, ou en supposant que les volumes minimaux de transplantations imposés sont respectés. Ces estimations suggèrent un nombre de transplantations annuel de l’ordre de 60 000 à 100 000 entre 2000 et 2015. [3]

[3] Kilgour, David, Ethan Gutmann et David Matas, *Bloody Harvest/The Slaughter: An Update* (Coalition internationale pour mettre fin aux abus en matière de transplantation, 30 avril 2017). https://endtransplantabuse.org/an-update/.

Cette apparente contradiction soulève une question cruciale : si un système de dons volontaires ne peut expliquer la disponibilité d’organes sains à court terme, et si le nombre d’exécutions dans le couloir de la mort est significativement inférieur au nombre de transplantations, alors quelle est la source de ces organes ?

Cet article se poursuivra dans notre prochain numéro avec « Examen du système chinois de transplantation d’organes : le lien entre sécurité, médecine et prédation / Partie 2 : Preuves du prélèvement d’organes sur des prisonniers de conscience ».

Matthew P. Robertson est chercheur associé au sein du programme Chine de la Fondation commémorative des victimes du communisme et doctorant en sciences politiques à l’Université nationale australienne. Sa thèse porte sur la logique politique du contrôle et de l’exploitation par l’État du corps des citoyens chinois, en particulier dans le contexte de l’industrie de la transplantation d’organes.

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